16 mars 2011

La St-Patrick : Boule de cristal pour les Québécois ?

Anglophone au nom de famille gaélique, j’ai toujours eu l’habitude de fêter haut et fort la St-Patrick. Je n’ai jamais manqué de porter le vert ; j’adorais et adore toujours la musique celtique traditionnelle ; je peux même tenir une conversation en irlandais, même si elle ne sera que brève et simple (difficile de pratiquer une langue quasi morte dont tous les locuteurs sont parfaitement bilingues, si vous voyez où je veux en venir). L’un des grands films de ma jeunesse était « War of the Buttons », un remake irlandais du film français « La Guerre des boutons ». La télé irlandaise a aussi marqué ma vie, que ce soit la grande classique anglophone « Father Ted » ou des séries produites par TG4, seule chaîne de télé irlandophone au monde, comme « No Béarla », « Teenage Cics » et « Aifric ».

Je me demande combien parmi les millions de soûlards dont fourmilleront les grandes rues des villes anglophones à travers le monde demain se seront intéressés à plus que la simple bière verte et le leipreachán, ou pire encore les horreurs américaines que sont les Flogging Molly et le film culte (de merde) « Boondock Saints ». C’est ce qu’il y a de mieux dans la culture dite irlandaise pour ces picoleurs ballots. C’est le produit d’une folklorisation d’une culture pourtant presque disparue.

Sur les quelque 40 millions de personnes au monde qui revendiquent une ascendance ethnique irlandaise, un peu plus de 4 millions sont encore citoyens irlandais, dont seulement 60 000 parlent couramment et quotidiennement la langue irlandaise. Le reste sont plus ou moins 100 % anglicisés. C’est exactement ce que risquent les Québécois, qui n’ont connu qu’un succès relativement mitigé à préserver leur langue et culture. Je dis « mitigé » parce qu’on oublie trop souvent tous ceux qui auraient pu être québécois ou au moins francophones mais qui ont été anglicisés après une émigration souvent forcée ou presque.

Sur peut-être 20 millions de personnes au monde d’ascendance québécoise, seulement 8 millions parlent encore le français, dont 7 millions vivant encore sur le territoire québécois. La St-Jean-Baptiste ne jouit pas du même engouement que la St-Patrick, mais il est facile d’imaginer l’identité québécoise réduite à une bande d’ivrognes hurlant quelques slogans typiquement québécois flanqués de leur anglais populaire (ex. TABARNAK, man, fuck yeah !!!, ou VIVE LE QUÉBEC LIBRE, MOTHERFUCKER…. WHOOOOOO !!!) juste avant de s’envoyer un gros verre de bière bleutée. Tout le monde habillé en bleu et blanc, parlant anglais, arborant la ceinture fléchée et le lendemain, business as usual. La littérature, les beaux arts, la musique, le cinéma et surtout la langue des Québécois seront totalement étrangers à ces gens-là, comme leurs équivalents irlandais le sont aujourd’hui à l’hyper-majorité des fêtards de la St-Patrick.

Ça c’est le grand avenir américain de la nation québécoise une fois que le français deviendra facultatif au Québec, puis minoritaire, puis moribond. Les Québécois se battent d’arrache-pied mais en vain pour assurer la pérennité du français dans la très anormale situation où ils se trouvent actuellement. Au lieu de vivre tout naturellement en français dans un pays francophone, ils s’épuisent dans cette tâche de Sisyphe que de lutter tous les jours pour rester francophone dans un pays anglophone. Pourquoi ?

L'immigration est sans aucun doute l'avenir du Québec, mais il n’y a que les chefs politiques et les aveugles naïfs qui croient que le Québec saura franciser  les dizaines de milliers d’immigrants non francophones qui arriveront dans ce pays anglophone les prochaines années, alors qu’on n’arrive même pas à le faire actuellement. Je rencontre souvent des gens originaires de Montréal, issus de familles immigrées, qui ont fait l’école en français conformément à la loi 101, mais qui parlent un français approximatif et qui préfèrent travailler et vivre en anglais. C’est leur choix dans ce pays bilingue, alors c’est difficile de leur jeter la faute. C’est le choix évident pour l’immigrant que d’adopter l’anglais. Pourquoi parlerait-il une langue de ploucs comme le français ? Car c’est ça que redevient le français, tranquillement mais inévitablement puisqu’on a refusé de prendre les mesures qu’il faut pour contrer la tendance. Il n’y a qu’un seul geste sans équivoque pour que le français devienne d’un coup sec la vraie langue nationale qui s’impose d’office (et non par l’Office). Vous savez de quoi je parle.

Alors si vous sortez le soir du 17, souvenez-vous d’une chose : si vous ne faites pas gaffe, c’est ce que deviendra un jour le 24 juin. Qu’un paquet de soûlards qui n’ont plus aucune appartenance réelle à la culture fêtée, juste un nom, un T-shirt, un sacre, etc. Du folklore, quoi.

Je vous laisse alors avec une très jolie chanson irlandaise, « An Spealadóir », chantée en irlandais par Muireann Nic Amhlaoibh. Dommage qu’une si belle chanson soit confinée à une salle quasi vide. L’avenir de la chanson québécoise ? On verra.


2 commentaires:

Thorny Rose a dit...

C'est clair qu'il n'existe qu'une solution à ce dilemme culturel, celle de l'indépendance d'un peuple qui pourrait enfin se tenir debout et se doter de ses propres lois légitimes en fonction de sa spécificité culturelle et non pas d'une constitution jamais signée. Cela dit, la langue et la culture irlandaises étaient brutalement opprimées pendant plusieurs siècles sous la domination brittanique et je ne pense pas que la comparaison soit totalement valide parce que le français au Québec s'en est tiré d'un dynamique semblable beaucoup mieux. Ce qu'on a aujourd'hui au Québec est un grand nombre de personnes, y compris des francophones, qui abandonnent leur langue parce qu'ils choisissent la langue de la "réussite". Ils font à leur détriment parce que nous savons très bien tous les deux, parler cette langue n'équivaut aucunement la "réussite"

Fair Dominion a dit...

Je trouve formidable que tu touches sur la question d’abandon choisi ou non choisi, car on en a parlé dans un cours d'histoire de la langue anglaise que j'ai suivi à l'UQÀC. La prof nous a apporté un constat qui nous a bouleversés : la mort d'une langue est toujours choisie, dans le fond. Les conditions pour rendre avantageux, voire évident, le choix d'abandonner sa langue peuvent provenir d'une force exogène, il n'empêche qu'une langue ne meurt que quand l'une génération, quel que soit son raisonnement, décide de ne pas transmettre la langue à sa progéniture.

Figure-toi que dans l'Irlande du 19e siècle, dans un contexte de transfert des populations rurales vers les centres urbains, l'anglais y était aussi la langue de la réussite. L'irlandais était associé à la pauvreté, à l'inculture, à la ruralité, à la ringardise, etc. D'où la vraie raison pour laquelle des générations successives d'irlandophones urbanisés choisirent de ne pas transmettre leur langue à leurs enfants.

Le fameux châtiment infligé aux enfants qui osaient parler irlandais en classe n'a jamais réussi à angliciser les Irlandais. Les vrais facteurs y étaient ce que je viens d'expliquer en haut, et l'émigration de masse des paysans vers le Nouveau-Monde.

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